GENERALISTES 2002

STATUT PROFESSIONNEL DU MÉDECIN

vendredi 24 janvier 2003

in Modes Médicales par Simone Clapier-Valandon- Histoire des moeurs Vol 1 - Ouvrage collectif - Gallimard

La place des professionnels de la médecine à travers les sociétés et les époques est éminemment variable et sujette à changements. Statut social du médecin, pratiques médicales et conception de la maladie entretiennent d’ailleurs d’étroites relations. Qui est l’homme auquel la société attribue une fonction de guérison ? Nous voyons l’homme de l’art tantôt proche de la divinité, tantôt confondu avec l’esclave.

Dans l’Antiquité, la profession de médecin est très liée à celle de prêtre ; le médecin était l’intermédiaire avec la divinité, il soignait et les dieux guérissaient. C’était le cas dans l’Égypte antique comme à Babylone. Les plus anciens textes médicaux, ceux de la fin du III’ millénaire en Mésopotamie, nous indiquent qu’en même temps que se différencient maladies et remèdes, se constitue une corporation de Asû, voyants et guérisseurs. Cette médecine archaïque qui partage avec la médecine dite primitive un arrière-fond de magie, d’ésotérisme et d’occultisme se distingue d’elle par la place sociale qu’elle donne aux médecins. La profession médicale s’organise officiellement. Tous les pays d’Orient vont connaître des médecins de cour, fonctionnaires ou non. Une éthique médicale s’élabore, sanctionnée parfois par la législation. Le roi Hammourabi (xvIII’ siècle) avait fait graver un code de loi (actuellement au musée du Louvre). Citons-en un passage : " Si le médecin ouvre un abcès avec un couteau de bronze et provoque la mort du patient, ou lui fait perdre un ¦il il aura les mains tranchées. "

La profession médicale est sacerdotale, dans l’Égypte des pharaons, remarquablement organisée, prestigieuse, hiérarchisée et ouverte aux femmes, comme le confirment les récits d’Hérodote. La Grèce pré-hippocratique a, elle aussi, ses divinités douées d’un pouvoir médical ; Asclépios et ses fils, vinrent formuler pour la première fois les règles de la profession dans les collèges d’Asclépiades. La médecine va appartenir aux prêtres d’Asclépios, les temples étant des cliniques.

Dans cette lignée, le médecin de l’époque d’Hippocrate avait hérité des Égyptiens cette liaison facile entre les divinités et la maladie, formulant ses ordonnances comme des oracles. Pourtant, certaines nuances doivent être apportées si l’on veut comparer la profession médicale dans la " médecine archaïque « et dans la » médecine primitive ". Le statut social du prêtre d’Asclépios et celui du guérisseur africain sont différents. Certes, le guérisseur africain ou amérindien traditionnel est celui qui peut entrer en relation avec les esprits malfaisants qui sont la cause de la maladie. Le diagnostic est alors une divination et le guérisseur apparaît tout à la fois comme socialement puissant et dangereux. La thérapeutique chamaniste dérive de la conception primitive de la maladie ; le chaman doit opérer un transfert du mal, l’extirper du corps du malade. L’homme-médecin est donc celui qui a des pouvoirs, guérisseur et le plus souvent sorcier, même lorsque sa réputation est grande, il est toujours un homme en marge, entouré de mystère, vis-à-vis duquel les comportements de la société sont toujours très ambivalents.

Dans l’Empire romain, la médecine a longtemps été considérée comme une profession que seuls les Grecs ( Ier siècle) pratiquaient mais, malgré les foudres de Caton et l’opposition de l’aristocratie romaine, elle s’y implante progressivement. L’exercice de la médecine leur serait réservé, mais elle était aussi enseignée à des esclaves souvent affranchis par la suite. Peu de Romains entrèrent dans cette profession ; Pline l’Ancien qui mourut en 79 écrivait à propos de l’art médical dans son Hiftoire naturelle : " Cette profession est la seule à laquelle la dignité romaine ne se soit pas abaissée. -" Pourtant, la position sociale des médecins grecs était fort honorable ; jules César leur attribua le titre de citoyens romains et les plus connus, donnant leurs soins à l’aristocratie formaient une classe riche et puissante.

Nous savons par César (De bello gallico) que la société gauloise était divisée en trois classes : les gens du peuple, les chevaliers, les prêtres. Cette caste sacerdotale était elle-même divisée en trois ordres : les bardes qui versifiaient et chantaient, les vastes qui accomplissaient les sacrifices et les druides qui s’attachaient à l’étude de la philosophie morale. L’art médical était alors étroitement lié à l’art divinatoire et si les druides étaient des sages avides de savoir, les vastes s’intéressaient aussi aux secrets de la nature. Ils se partageaient donc une pratique médicale liée aux cultes des fontaines, des rochers, des forêts où les guérisseurs attiraient les foules.

Au Moyen ge, les soins sont donnés par des laïcs mais aussi, et surtout, par des moines. Les couvents se sont adonnés de tout temps, en Orient comme en Occident, à la conservation et à la reproduction des manuscrits. C’est grâce à eux que les textes médicaux anciens sont parvenus jusqu 1 à nous. La médecine occidentale puise sa source à la fois dans l’hellénisme, transmis et enrichi par la médecine arabe, et dans le christianisme. Il paraît évident que les premiers médecins européens furent des moines, non pas dans la continuité idéologique d’Esculape, mais pour des fadeurs extra-médicaux dont le plus important est la chute de l’Empire romain. Cette médecine conventuelle est l’expression directe de l’idéologie chrétienne de charité. Parallèlement à cette médecine des moines va naître, tant au niveau de l’enseignement et de la recherche que dans le domaine de la pratique professionnelle, une médecine laïque qui va petit à petit organiser et Êtrueturer les conditions de son exercice, tout en restant profondément imprégnée de cet humanisme. Ce n’est qu’en 1462 que l’obligation du célibat ne fut plus imposée aux médecins.

L’art des soins demeure pendant longtemps partagé entre ceux que l’on appelait les « empiriques », les religieux et les médecins diplômés, dont le nombre est fort réduit. Alfred Franklin nous donne à cet égard de ,précieuses informations de démographie médicale, " à Paris, il y avait en 1274, 6 médecins, en 1292, 8 médecins ". Il en relève 32 en 1395, toi en 1634 et 172 en 1789 : la progression est assez intéressante et indique que selon le recensement d’avril i8oi, il y avait à Paris 1 médecin pour 1 3oo habitants (1892, P. 125).

Il nous semble important de rappeler ici que l’étude de la place du médecin dans la société renvoie aussi aux maux qu’il doit soigner et tout le Moyen age fut, ne l’oublions pas, l’époque des grandes épidémies et en particulier de la peste contre laquelle ils étaient démunis.

Laïcisé depuis le xv’ siècle en Europe l’exercice de la profession médicale est, dès la fin du XVI siècle, défini par des statuts légaux, la pratique liée à l’obtention d’un diplôme d’université ; les conditions d’exercice sont extrêmement variables. On constate de très grandes différences de statut, de prestige et de fortune. Les portraits des peintres célèbres de la Renaissance : Titien, Rembrandt, témoignent de la gloire de certains d’entre eux ; qui plus est, on leur reconnaît en Occident une autorité morale, un rôle de conseiller dans les affaires publiques et privées.

Mais tous ne sont pas des médecins renommés au service des grands et dans la vie quotidienne pour le médecin laïc le diplôme ne fait pas vivre, même si un certain « train de vie », certains rôles apparents (vêtements, monture, cabinet) lui sont imposés par la société.

Avant la Révolution française, plusieurs types d’exercices de la médecine cohabitent. On trouve des médecins des collectivités, rémunérés à la fonction, qui travaillaient dans les hôpitaux et se rendaient en ville lors des épidémies ; ils prolongeaient en quelque sorte les rôles d’assistance des moines. D’autres exerçaient d’une manière privée., en ville ou à la campagne.

Un des faits les plus apparents est l’importance prise par la spécialisation médicale et par le développement de la médecine sociale. Ces deux éléments ne sont pas sans impact sur l’exercice de la médecine, ni sans signification. La spécialisation n’est pas une nouveauté, nous l’avons déjà vue dans l’Egypte antique et à Babylone. Il n’en reste pas moins vrai qu’elle se fonde sur une conception analytique de l’homme, de la vie et de la santé.

La médecine sociale prenant en charge les frais de la maladie et, à la limite l’individu malade donne curieusement à l’État les rôles conventuels de jadis. L’Etat prenant en main tout ce qui concerne la santé : enseignement, recherche, soins, prise en charge du malade, surveillance par les organismes gouvernementaux juridiction morale et professionnelle, se retrouve dans une situation identique à celle de l’Église de la fin du V ème siècle, et trouve son parallélisme absolu dans la fonctionnarisation des médecins comparable aux clercs de l’époque (sauf le célibat naturellement, mais les m¦urs sexuelles ont changées)

Tout aussi intéressante nous apparaît aussi, à certains égards, l’évolution du statut professionnel du médecin, de plus en plus soumis en Europe et aux États-Unis d’Amérique aux poursuites juridiques de ses malades et dépendant des organismes collectifs. On peut rapprocher cet état actuel à la situation des familles patriciennes à Rome, qui pouvaient acquérir les services permanents d’un esclave-médecin pour la somme de soixante pièces d’or. Cela n’est pas non plus sans rappeler le récit d’Hérodote qui raconte que Darius 1", roi de Perse, au - v’ siècle, mécontent des médecins égyptiens attachés à sa pe sonne, qui n’avaient pas su lui réduire une fracture, es avait condamnés à être empalés. Les médecins malchanceux furent sauvés par l’intercession d’un confrère plus heureux.

in Modes Médicales par Simone Clapier-Valandon- Histoire des moeurs Vol 1 - Ouvrage collectif - Gallimard


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