GENERALISTES 2002

J’ai une mauvaise nouvelle... vous n’avez rien.

Un texte superbe de Pierre Gelly Généraliste (92) in Revue Prescrire (Merci à Didier Parez de MGList)

jeudi 16 janvier 2003

J’ai une mauvaise nouvelle... vous n’avez rien. Rien ! Non, c’est trop dur.

Cet homme ne se sentait pas bien. Il pensait avoir quelque chose et s’en alla trouver son médecin qui répondit à son inquiétude :

  • « Je ne trouve rien »
  • « Rien, ce n’est pas grand chose », se plaignit l’homme, "on ne m’a jamais rien donné, et maintenant on ne me trouve rien. Je vous en prie chercher encore un peu, essayer de trouver, ne serait-ce qu’un petit quelque chose. Je crois que cela me soulagerait de savoir ce que j’ai".
  • « Qu’à cela ne tienne » répartit le médecin, "on va chercher encore, on trouvera peut-être, ne serait-ce qu’un petit rien, à défaut d’un petit quelque chose".

Sitôt dit, sitôt fait et en avant :
ECG, radiographies en tous genres, échographies, scanner et tutti quanti.

Mais les médecins ne décelaient rien.
« Oh, mon médecin ne vois tu rien venir ? » se répétait le pauvre, tremblant de peur et craignant d’être châtié comme la malheureuse épouse de Barbe-Bleue, victime de sa curiosité incongrue.

Mais les médecins ne pouvaient que répéter :
« non rien de rien, je ne décèle rien ».

Ils étaient agacés, les médecins, de ne rien trouver. Mais ce n’était rien à coté de ce dont souffrait le malheureux patient. Tous ses organes, tous ses viscères se révulsaient d’indignation à cause de cette chose innommable qui n’était rien et occupait tout le monde dans leur fureur à la découvrir, à la nommer absolument.

Enfin, un médecin, qui ne supportait pas qu’un rien puisse se cacher, eut une idée. Quand on cherche quelque chose et qu’on ne trouve rien, cela s’appelle un échec, et ce genre d’échec ce n’est pas supportable à notre époque.

"Il faut faire quelque chose, changer son fusil d’épaule" précisa ce praticien qui, comme beaucoup de ses confrères, raffolait des métaphores militaires.

Il fallait par exemple confier ce patient qui s’agitait de plus en plus à un « psy » quelconque, un psychanalyste à défaut d’autre chose, pour tenter de ramener ce malade devenu impatient et agité à la raison, raison qu’il était en train de perdre , mine de rien.

Le « psy » écouta une suite de mots qui se bousculaient, sans syntaxe, rendant compte des maux de tous les jours, de l’histoire et de la vie du patient.
A la fin de l’entretien, il dit simplement :
"votre histoire m’intéresse, vous êtes né d’un père et d’une mère, vous avez des frères et des soeurs, et votre vie n’a pas dû être facile jusqu’à présent".

Le malheureux patient s’écria « vous avez trouvé ce que j’ai » et il pleura de chaudes larmes et ressentit une petite chose, comme lorsqu’on est débarassé momentanément d’un lourd fardeau : c’était un soulagement, et ce n’était pas rien.

Pierre Gelly Généraliste (92) in Revue Prescrire


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